Interview

Entretien avec Henri Lœvenbruck
(compilation de plusieurs entretiens réalisés entre 2003 et 2019)

Quand et comment décide-t-on de vivre de sa plume ?
On ne décide pas forcément d’écrire. Souvent, l’écriture s’impose à vous. C’était mon cas. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu envie d’écrire, et j’ai commencé très jeune, d’abord par des BD, que je dessinais moi-même ou avec des amis, ensuite par des nouvelles, et enfin par mes premiers romans… On ne décide pas non plus d’en vivre. Ce sont les lecteurs qui, s’ils sont assez nombreux, vous le permettent.

Peut-on d’ailleurs en vivre (bien) en France ?
Ce n’est pas aisé, nous ne sommes pas nombreux à pouvoir le faire, et c’est même de plus en plus difficile aujourd’hui, mais si vous avez la chance (et je dis bien la chance… ce n’est pas toujours affaire de talent) de rencontrer un peu de succès, d’être traduit, on peut en vivre correctement. J’ai commencé à en vivre après la parution de mon quatrième roman. Mais pendant les quatre premiers, je gagnais ma vie à côté, avec mon métier de journaliste.

Les dédicaces sont parfois des moments étonnants. Quel est votre pire souvenir de dédicace ? Votre meilleur souvenir ?
Mon pire souvenir de dédicace, c’était une après-midi passée à signer à côté d’Alain Robe-Grillet, un auteur que j’avais étudié en khâgne et que j’étais donc heureux de rencontrer… Bon… Ce n’est pas bien de dire du mal des gens, surtout défunts, mais disons que j’ai découvert l’homme derrière l’écrivain, qu’il m’a paru parfaitement détestable, et que j’aurais préféré rester sur une autre image !
Le meilleur souvenir, c’était à Epinal, en 2001, une gamine de onze ans qui avait lu mes livres plusieurs fois, qui était passionnée, curieuse, drôle, intelligente… Je venais d’être papa, quelques jours avant, et je me suis soudain dit que ma fille, un jour, serait peut-être comme ça, comme elle, et je ne sais pas pourquoi, ça m’a fait un bien fou. Je suis resté en contact avec cette lectrice, Marie, qui est devenue une amie. Cela fait presque vingt ans qu’on s’écrit régulièrement, et que je la vois grandir avec émotion, comme une petite sœur. Après vingt ans de carrière, c’est très émouvant de pouvoir garder ses lecteurs pendant de si nombreuses années ; il m’arrive d’en voir certains devenir parents, d’autres faire lire mes bouquins à leurs enfants… Damned, je vieillis !

Vos cinq livres cultes ?
Je n’ai que deux livres fétiches : La Vie devant soi et Pseudo, d’Emile Ajar. Ensuite, il y a des centaines de bouquins que j’aime, et je ne saurais évidemment pas les classer ; ces histoires de classement sont un peu farfelues. On ne classe pas plus les livres que l’on aime que l’on ne classe ses enfants ! On les aime tous éperdument !
Je peux tout de même en citer quelques-uns, au hasard, comme ça… La Conjuration des imbéciles, de John Kennedy Toole, Ça de Stephen King, Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir, Le Pendule de Foucaultd’Umberto Eco (dont je soupçonne, comme Les Bienveillantes, que beaucoup l’ont acheté et peu vraiment lu), plusieurs Bret Easton Ellis, etc…

Avez-vous déjà éprouvé des moments de découragement pendant l’écriture d’un roman ?
Toujours ! Chaque fois. Bien sûr ! Autant de moments de découragement que de moments de jubilation. Les dernières semaines, souvent, concentrent les deux : on se réjouit à l’idée de terminer enfin, mais on s’en inquiète aussi, on commence à douter… De tous mes romans, celui qui m’a donné le plus de peine fut sans aucun doute J’irai tuer pour vous, mais pour des raisons plus humaines que littéraires, puisque l’ami dont je parlais dans ce livre a eu la très mauvaise idée de se faire emporter par une leucémie, et que j’ai eu bien du mal à faire mon deuil en devant continuer à raconter son histoire… Mais c’est un luxe, de pouvoir éprouver tout ça. Vivre de ce métier est une chance telle que le découragement, au fond, est presque délicieux et salvateur. Qu’aurait-on à écrire, si tout était si facile ?

Cinq films cultes ? Un réalisateur fétiche ?
Mes cinq films cultes : Brazil, Phantom of the paradise, JFKMagnolia et, euh, oui, je dois l’avouer : Les Demoiselles de Rochefort (eh, oh, ça va, hein !). Le réalisateur que je suis le plus, que je connais le mieux, dont je ne rate jamais aucun film et dont je lis chaque écrit, chaque interview, c’est Oliver Stone, qui me fascine tant comme réalisateur que comme scénariste.

Comment qualifiez-vous le couple auteur/éditeur ?
Essentiel, délicat, compliqué, salvateur. Il faut beaucoup de confiance et d’humilité pour accepter ce rapport étrange avec un autre qui vient juger et corriger votre travail. Parfois, c’est dur, vexant. Souvent, c’est jouissif. J’ai eu beaucoup de chance en travaillant avec des éditeurs incroyables, tels Stéphane Marsan chez Bragelonne, ou Stéphanie Chevrier et Alix Penant chez Flammarion, qui m’ont beaucoup donné, beaucoup appris. Mais on oublie trop souvent les « petites mains », les assistants qui travaillent aussi avec vous sur le texte, une fois que l’éditeur « senior » a fait un premier passage, et j’ai eu des moments de complicité littéraire extraordinaires avec beaucoup d’entre eux, comme Virginie Pelletier, Tatiana Séniavine ou Simon Labrosse, par exemple.

Quel est votre défaut principal ?
Damned ! Je crois que j’ai autant de défauts que j’ai de livres favoris, et que c’est difficile d’établir un classement ! Je suis obsédé, pervers, nécessairement mégalomane comme tous les écrivains, éternellement insatisfait… Mais j’ai aussi des qualités, enfin ! Quoique…

Avez-vous une passion incongrue ?
Oui. Les montres cassées. C’est une longue histoire. Disons que, déjà, j’ai toujours eu une fascination pour le temps, la détestable finitude qu’il nous impose, et donc pour les montres. J’ai commencé une modeste collection assez tôt, et puis, en 2005, après avoir cassé ma montre dans un accident de moto où j’ai bien failli perdre la vie, je me suis mis à collectionner… les montres cassées. Il y a forcément une explication psychanalytique intéressante derrière tout ça, mais le principal est que cela revient moins cher.

Qu’aviez-vous comme poster pour décorer votre chambre d’ado ? Et aujourd’hui ?
Dans ma chambre d’ado, il y avait des posters de Deep Purple et de Led Zeppelin sur tous les murs. Aujourd’hui, il y a une affiche originale des Sept Mercenaires, un poster de Corto Maltese, un double disque de platine que Renaud m’a offert, mon diplôme de Chevaliet de l’ordre des Arts et des Lettres, des photos de mes frères de moto, les Spitfires, un tableau de Jimmy Hendrix et un autre de Robert Plant… Bref, ça n’a pas beaucoup changé…

L’endroit qui vous fait fuir ?
Les mariages et les hôpitaux.

La personnalité historique que vous admirez ?
Louise Michel, sans conteste.

Qu’est ce qui, selon vous, fait la richesse de la littérature de l’imaginaire ?
Sa richesse n’est pas différente de celle des autres littératures. C’est sa capacité, elle aussi, à offrir de l’introspection, du partage, de l’émotion, de la réflexion… Entre la naissance et la mort, je ne vois pas ce que l’homme est capable de faire de mieux que de raconter des histoires. Notre imagination et notre envie de la partager, comme pour se rassurer, est ce qui me touche le plus dans l’espèce humaine.

Après vos deux trilogies de Fantasy, vous êtes passé il y a plus de dix ans au thriller. La Fantasy est-elle un genre en déliquescence ?
Pas du tout ! C’est un genre qui a encore de beaux jours devant lui ! J’ai toujours refusé de m’enfermer dans un seul genre, par peur de me lasser (au risque de perdre un peu mes lecteurs, je l’avoue, et d’agacer les libraires, qui ne savent jamais sur quelle table me ranger…). J’ai écrit de la Fantasy, du polar, du thriller, du roman historique, un roman que l’on pourrait qualifier de littérature blanche (Nous rêvions juste de liberté)… En réalité, je ne me pose jamais vraiment la question du genre ; le dénominateur commun entre tous mes romans, je crois, c’est la quête du vivre ensemble, la quête de l’autre. Mes héros sont souvent des personnages en quête de fraternité… Encore une fois, cela mériterait sans doute un passage chez un analyste, mais j’ai grandi avec deux grandes sœurs, et je crois que, toute ma vie, je me suis cherché des frères… C’est en tout cas une des thématiques récurrentes de mes livres.

Face à la multiplication des thrillers dans les genres technologiques, historiques ou ésotériques ne risque-t-on pas la saturation ?
Ce qui compte pour moi, c’est d’écrire des histoires qui me plaisent, que je prends plaisir à écrire (ce n’est pas toujours évident), et que j’aurais aimé lire en tant que lecteur. Je ne me pose pas vraiment de questions sur le marché et son éventuelle saturation. Ce serait d’ailleurs le meilleur moyen de se planter. Quand on calcule trop, dans un domaine qui n’a rien de scientifique, on est obligé de tomber sur de mauvais résultats.

Avez-vous plusieurs ouvrages sur le feu ou les abordez-vous un par un ?
J’écris mes romans un par un, et c’est déjà bien assez ! En revanche, quand je suis dans la rédaction d’un roman, je commence à penser au suivant, voire aux suivants. J’ai toujours un ou deux romans en tête, et il m’arrive de travailler sur une idée pendant des années avant de me mettre à la rédaction, ce qui ne m’empêche jamais d’écrire entre temps. Pour L’Apothicaire, il y a eu sept ans de gestation, de documentation. Depuis quinze ans, je réfléchis à un livre sur la Commune de Paris, et je ne l’écrirai peut-être que dans quinze ans…

Après vos deux trilogies de Fantasy, vous vous êtes rapidement fait un nom dans le thriller avec Le Testament des Siècles. Vous avez écrit ce romanentre 2000 et 2002, c’est-à-dire avant la publication du Da Vinci Code : c’est important de le souligner ?
Oui (et je vous en remercie !)… Cela a longtemps été pour moi la source d’une rancunière frustration. Un sacré hasard, et une sacrée surprise ! Un jour, alors que Le Testament des siècles était déjà chez son éditeur original, je découvre sur une table de librairie, à Londres, la couverture du Da Vinci Code… Je me suis dit, très naïvement : « Tiens ! Cela aurait fait un très bon titre pour mon roman !». Je l’ai pris et j’ai lu le résumé en quatrième de couverture, et là je vous avoue que j’ai eu un choc… Au fond, quand on les lit, on voit que le roman de Dan Brown et le mien sont très différents, mais la similitude des sujets traités est pour le moins déroutante ! Au fond, ce genre de choses arrivent souvent, parce que les auteurs puisent leur inspiration dans le même « air du temps ». J’ai sans doute lu les mêmes livres que Dan Brown, vu les mêmes films, et j’ai sans doute senti, comme lui, que cette ambiance ésotérico-historique se prêtait bien à cette époque du nouveau millénaire qui commençait. J’ai voulu piocher – de façon assez ludique, voire critique – dans tous les grands classiques de l’ésotérisme et de la théorie du complot, et forcément, on retombe toujours sur les mêmes références : l’opus dei, Jésus, l’alchimie, la franc-maçonnerie, les templiers…
Toutefois, les conclusions de nos romans n’ont absolument rien à voir, et ce sont deux interprétations du monde très différentes. Je me sens bien plus proche du rationalisme d’un Umberto Eco que de l’ésotérisme de comptoir de beaucoup de nos contemporains…

Vous avez écrit de nombreux romans à suite, vos trilogies de La Moïraet de Gallica, la série des enquêtes d’Ari Mackenzie, la série Sérum… Vous commencez à présent une nouvelle saga située pendant la Révolution française. N’est-il pas plus difficile de réussir une suite plutôt que de se lancer dans un roman unitaire ?
Il y a des avantages et des inconvénients. Le gros avantage : les personnages prennent de la consistance de tome en tome, ils ont un passé littéraire, une histoire, pour moi comme pour les lecteurs. L’inconvénient : cela nous oblige à rester cohérent par rapport à l’histoire précédente, ce qui parfois vous limite, et il y a bien sûr le risque de se lasser soi-même de ses personnages ! Mais quand on tombe amoureux de ses propres personnages, quand ils vous font rire, vous êtes heureux de le retrouver ! J’ai toujours eu un faible pour le roman d’aventure du XIXe siècle, et en particulier pour le roman feuilleton. Je suis aussi un gros consommateur de séries télé, et je crois que l’écriture périodique correspond bien à mes goûts et mes envies, il y a quelque chose de familial qui se construit entre vous, vos personnages, et vos lecteurs, et ça me plaît !

Dans le domaine du thriller ésotérique, les auteurs ne contribuent-ils pas à appesantir l’atmosphère conspirationniste ?
Peut-être. Et cette atmosphère est de plus en plus inquiétante, relayée par les réseaux sociaux et leurs fake news. En ce qui me concerne, je crois, j’espère faire le contraire : mes romans, surtout Le Rasoir d’Ockhamet Les Cathédrales du vide, à la manière du Pendule de Foucault(à ma toute petite échelle, bien sûr…) ont plutôt tendance à dénoncer le conspirationnisme et l’ésotérisme de bazar des gens que Eco appelle « les diaboliques ». C’est le principe même du rasoir d’Ockham. Pourquoi chercher des explications farfelues quand la vérité est parfois si simple ? Le phénomène des fake news me préoccupe particulièrement, pour ne pas dire qu’il me contrarie. Il me fait prendre de plus en plus de distance avec les réseaux sociaux, qui me renvoient du monde une image de plus en plus négative. Je pense que nous avons beaucoup de travail à faire sur ce sujet, rappeler que la liberté de la presse est distincte de la liberté d’expression, que le fait de publier quelque chose entraîne une responsabilité tant de l’auteur que de celui qui lui permet de la publier… Je m’intéresse en ce moment aux associations qui travaillent sur cet épineux problème, et j’espère que nous épargnerons rapidement aux générations futures les dérives que nous sommes en train de connaître en la matière, qui ont certainement permis l’élection de Trump et le passage du Brexit, par exemple, deux événements dont le vingt-et-unième siècle se serait sans doute bien passé. L’éternel optimiste que je suis reste persuadé que le sens de l’histoire sera de nous rapprocher, et non de nous éloigner les uns des autres, avec des murs…

Quelles sont vos relations avec les lecteurs ?
J’entretiens beaucoup ces relations, parce que je ne suis pas un homme solitaire, et que je fais un métier qui l’est. Je me ressource beaucoup dans mes rapports avec les lecteurs, dans les salons, mais aussi, en effet sur Internet. C’est important pour moi, car je sais que je leur dois beaucoup, et je veux leur témoigner ma gratitude en me rendant aussi disponible que possible. Et puis, il faut être honnête, j’aime m’amuser, et en général, on s’amuse bien en ces lieux…

Comment expliquer que certains de vos romans soient traduits dans plus de dix langues, en espagnol, italien, allemand, en russe ou même en coréen, mais aucun en anglais ?
Bonne question ! Mes romans sont présents dans presque tous les pays d’Europe, Espagne, Allemagne, etc… mais dans aucun pays anglo-saxon. La raison est simple : les anglo-saxons traduisent très peu d’auteurs étrangers, car ils ont déjà un très grand nombre d’auteurs de leur propre langue (entre la Grande-Bretagne, les US, l’Autralie, le Canada…). Et peut-être aussi par manque de curiosité. La situation est pour moi d’autant plus grotesque que, étant bilingue français-anglais, ce serait les seules traductions que je pourrais lire ! Mais les choses sont en train de bouger, cela va peut-être changer ! Je vous tiendrai au courant !