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ENTRETIEN
AVEC VIRGINIE PELLETIER (février 2004)
Combien de temps
avez-vous mis à écrire Le Testament des Siècles
?
J'ai mis un peu plus de trois ans à le concevoir et à
l'écrire. Les nombreux détails historiques ont nécessité
un gros travail de recherche, d'autant que, oserais-je l'avouer,
je n'écoutais pas grand-chose en cours d'histoire quand
j'étais à l'école et j'ai de sérieuses
lacunes ! Si seulement j'avais cru à l'époque, comme
nous le certifiaient parents et profs, que ça pourrait
me servir un jour ! Si seulement j'avais su que ces vieux fous
avaient parfois raison
Heureusement, j'ai été un peu aidé au tout
début de mes recherches par un ami, Philippe Henrat, qui
est conservateur général aux Archives Nationales,
et qui a l'avantage à la fois de bien connaître l'Histoire
et d'être passionné, comme moi, de roman d'aventure
!
Quel a été
le déclic, l'idée initiatrice ? Où avez-vous
puisé votre inspiration ?
Après avoir écrit une trilogie dans un univers Fantastique,
j'avais très envie de me tourner vers le thriller investigatif,
plus concret, plus proche de notre quotidien et de mon ancien
métier de journaliste. J'ai d'ailleurs pu constater en
écrivant ce roman que c'était un univers qui me
convenait vraiment. J'ai pris beaucoup de plaisir à écrire
Le Testament des Siècles, et ce n'est certainement
pas le dernier thriller du genre que je compte écrire !
Mais le déclic pour le sujet précis de cette histoire,
c'était la frustration que j'ai eue à la fin de
plusieurs romans plus ou moins ésotériques qui se
terminaient en queue de poisson : des romans dont l'action tout
entière nous laissait attendre une révélation
finale d'envergure et qui se terminaient pourtant par une fin
ouverte, sans réel secret dévoilé
J'ai
donc cherché pendant plusieurs années une idée
de révélation presque mystique. Quelque chose qui
puisse réellement appeler à réfléchir,
à concevoir le monde autrement. Un jour, j'ai trouvé
cette idée. Je me suis mis à écrire le lendemain.
Quelles sont vos
influences littéraires (en général et par
rapport à ce livre en particulier), vos auteurs fétiches
?
J'ai découvert la lecture sur le tard, à la fin
de l'adolescence, et j'ai alors dû rattraper tout mon retard.
Je suis donc devenu pendant quelques années un lecteur
compulsif, goûtant à tout, avant de me consacrer,
en tant que journaliste, au roman fantastique et à la science-fiction.
A présent, mes lectures sont plutôt des essais, des
documents qui me servent pour mes romans, et je lis beaucoup la
presse. Mais avec le recul, je crois que les auteurs qui m'ont
le plus marqués sont les auteurs de romans d'aventure,
Dumas, Jules Verne, Dickens, ou Stephen King
Dans Le Testament des Siècles j'ai adressé
quelques clins d'il à Umberto Eco et Arturo Perez
Reverte, pour qui j'ai beaucoup d'admiration
En essayant
toutefois de rester très personnel. Le message de mon roman,
si je puis dire, est quelque chose de très intime
Pourquoi vous
êtes-vous attaqué à un sujet aussi délicat
(souvent traité et très populaire auprès
du public) que les secrets de la religion catholique ?
J'ai été élevé par des parents croyants
et pratiquants, et ma mère a grandi dans une famille chrétienne
assez traditionnelle, voire traditionaliste. J'ai donc eu le droit
au parcours habituel du bon petit catholique, baptême, communion,
confirmation, messe tous les dimanche, etc
Pourtant, un
peu arès vingt ans, j'ai non seulement perdu la foi mais
j'ai en plus commencé à ressentir un certain malaise
vis-à-vis de l'Eglise et de la plupart de ses ardents défenseurs.
J'ai eu au départ beaucoup de mal et de mauvaise conscience
à me détacher de l'image idyllique de l'Eglise Catholique
que m'avait transmise cette famille, mais au fur et à mesure
de mes lectures historiques, de mes réflexions, mais aussi
de certains constats terribles, ce malaise s'est transformé
en véritable dégoût.
Toutefois, quelque part, il m'est toujours resté une phrase
essentielle dans l'enseignement chrétien que j'avais reçu.
Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés.
Un message vieux de deux mille ans qui, je l'espère, me
guide encore chaque jour. J'essaie de ne pas l'oublier.
Je vis donc dans un paradoxe, un dégoût pour toute
une partie de l'Eglise Catholique, une perte totale de foi en
l'existence d'un dieu, quel qu'il soit, mais aussi une fascination
pour les principaux messages du Christ. Et j'ai beaucoup d'admiration
pour un ami prêtre, vietnamien - qui apparaît d'ailleurs
dans Le Testament des Siècles - avec lequel je partage
certaines idées bien que la foi nous sépare
J'ai donc voulu comprendre et partager ce paradoxe. Comprendre
comment l'Eglise a pu si souvent s'éloigner de ce simple
message d'amour. Où est l'amour du prochain dans les Croisades
? Où est l'amour du prochain dans le massacre des Cathares
? Où est l'amour du prochain dans l'Inquisition ? La Saint-Barthélemy
? Dans les affrontements que connaît encore l'Irlande aujourd'hui
? Où est l'amour du prochain dans le discours d'extrême-droite
que l'on entend de plus en plus souvent chez certains catholiques
assidus ? Comment justifier le faste des multiples résidences
d'été où ce vieux pape malade part se faire
dorer la pilule entouré de garde du corps en limousines
pendant qu'en Amérique du Sud ou en Afrique de simples
croyants crèvent de faim en priant pour son âme ?
Comment justifier les sommes faramineuses qui circulent sur les
comptes de la banque du Vatican alors que certains curés
de campagne peuvent à peine entretenir les Eglises trop
nombreuses dont ils ont la charge ?
Au début du roman, le héros, un ancien drogué,
dit que nul ne peut haïr la cocaïne autant que celui
qui l'a jadis tant aimée. Il en est un peu de même
pour la religion. Nul n'est sans doute aussi critique envers elle
que celui qui l'a jadis subie
Et je n'utilise pas le verbe
subir à la légère. Baptiser un enfant à
la naissance, avant qu'il ne sache même parler, le faire
entrer de force dans une communauté qui ne devrait pourtant
être qu'une affaire de conviction personnelle, c'est ce
que j'appelle faire subir
J'estime que la religion est une
affaire de quête spirituelle, elle doit être un choix
personnel, réfléchi, et non pas un devoir.
Rapprochons-nous
un peu du texte : qui sont vos personnages ? Y a-t'il un peu de
vous en eux (on ne peut s'empêcher de penser que ce scénariste,
c'est un peu vous
) ?
J'ai à ce jour écris cinq romans, et je me rends
compte que chaque fois, ce n'est jamais le personnage principal
qui me touche le plus. Je ne saurais l'expliquer, mais il y a
toujours quelque chose de plus profond, de plus personnel, dans
les personnages secondaires. Peut-être parce que je crois
qu'il faut toujours fouiller derrière la surface pour trouver
le cur des gens.
Mais il y a bien sûr un peu de moi dans les deux personnages
principaux du Testament des Siècles, ce scénariste
paumé et cette journaliste survoltée. J'ai été
un journaliste survolté, et je suis un scénariste
un peu paumé ! Stephen King disait que si la plupart de
ses héros étaient écrivains ou profs, c'était
parce qu'il parlait dans ses livres de ce qu'il connaissait le
mieux. Or, il ne connaît rien mieux que la vie d'un écrivain
ou d'un prof
La relation entre
La Joconde et Melencolia a-t-elle un fond de vraisemblance ?
De vraisemblance oui, de vérité, peut-être
pas. Mais le lien entre De Vinci et Dürer, en revanche, me
semble évident, voire primordial. Je crois qu'ils avaient
tous deux une quête commune : l'harmonie secrète
des choses, le mélange entre l'art et les sciences, entre
la beauté et les mathématiques. La science avait
à leur époque quelque chose de fort romantique,
quelque chose de très proche du fameux merveilleux scientifique
Du romantique au romanesque, il n'y a qu'un pas. Quant à
savoir s'ils se sont ou non rencontrés, le mystère
reste entier.
Quelle est la
part de vérité dans l'existence de la pierre de
Iorden, dans Acta fidei ? Est-ce uniquement le fruit de votre
imagination ?
Je ne crois pas à l'imagination pure. Toutes les idées,
même les plus inventives, s'inspirent toujours de quelque
chose d'autre. Comme le disait ce bon vieil Anaxagore, rien ne
se crée, rien ne se perd, mais tout se mélange et
se dissocie à partir de ce qui est
La Pierre de Iorden
est une invention assez tirée par les cheveux, je dois
l'avouer, mais elle se base sur de nombreux faits réels
dans la vie du Christ
Quant à Acta Fidei, ce groupe
religieux quasi mafieux fait écho à certaines organisations
proches du Vatican que les lecteurs auront peu de peine à
reconnaître !
L'univers de votre
livre est très proche de celui de la BD, ne serait-ce que
par le sujet abordé. Je trouve par exemple que Sophie ferait
une formidable héroïne de Bilal, au moins physiquement.
Est-ce un monde qui vous attire ? Vous a t-il inspiré ?
Je ne pense pas que la BD m'ait directement inspiré (contrairement
à la littérature ou au cinéma) car je dois
avouer que je ne lis quasiment pas de BD. Non pas par goût,
mais parce que la BD me pose un problème d'ordre cérébral,
si je puis dire. J'ai honte, mais mon cerveau, comme celui de
Bill Gates, est monotâche, ce qui signifie que je suis incapable
de lire du texte et de regarder des images en même temps.
C'est terriblement gênant ! Par exemple, j'ai beau être
bilingue français-anglais, je ne peux pas m'empêcher
de lire les sous-titres dans un film, qu'ils soient anglais ou
français. Bref, quand je lis une BD, c'est une véritable
souffrance, car mon cerveau peine à passer du mode texte
au mode image en si peu de temps et si souvent. En gros, je préfère
soit lire un livre, soit regarder des tableaux
C'est un
peu idiot, je l'admets. Je suis toutefois bien sûr sensible
à des auteurs de BD comme Moebius, Bilal ou Massimiliano
Frezzato, ce dernier étant particulièrement riche
en image et pauvre en texte...
En effet toutefois, je crois que Sophie, la journaliste du Testament
des Siècles, aurait pu être dessinée par
Bilal. Quand j'ai créé ce personnage - je le dis
d'ailleurs dans le roman - je ne sais pas pourquoi, j'avais un
visage très précis en tête : celui de Mia
Wallace, le personnage joué par Uma Thurman dans Pulp
Fiction. Et ce regard noir, cette peau blanche, cette coupe
carrée, oui, vous avez raison, on dirait presque du Bilal
!
Votre texte est
très rythmé, et les dialogues incroyablement vivants.
Avez-vous, en tant que scénariste, pensé à
une éventuelle adaptation télé ?
J'ai une façon d'écrire mes romans qui se rapproche
beaucoup de l'écriture scénaristique, sans doute
parce que mes maîtres en matière d'écriture
ne sont pas uniquement des écrivains mais aussi des cinéastes,
comme Oliver Stone, Scorcese, Polanski ou Paul Thomas Anderson.
Dans mes précédents romans, je n'ai pas une seule
seconde pensé à une quelconque adaptation. Mais
il est vrai que pour Le Testament des Siècles, au
fur et à mesure que j'écrivais, les images se formaient
toutes seules dans ma tête, comme si c'était un film
qui se jouait en moi et que je devais le transcrire sur le papier.
Une idée
pour le prochain livre ? Vos fans (dont je suis) veulent en savoir
plus ?
Oui
J'écris en ce moment mon dernier roman fantastique
pour les éditions Bragelonne, plus ou moins la suite de
la trilogie de La Moïra, et ensuite je me consacrerai
à nouveau au thriller. J'ai déjà une idée
en tête, mais je ne peux pas trop en dire. Tout ce que je
suis prêt à vous révéler, c'est qu'il
sera question de schizophrénie !
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