Henri Loevenbruck www.henriloevenbruck.com
Le site officiel

ENTRETIEN AVEC HELENE CREUSOT (décembre 2005)

Comment êtes-vous arrivé à la littérature ?
La littérature est devenue une passion grâce, entre autres, au fait que mon grand-oncle, Pierre Loevenbruck, ait été un écrivain populaire de la première moitié du 20ème siècle : il y avait une certaine sensibilité au métier d'écrivain inscrite dans ma famille. Mon père a écrit un roman et une pièce de théâtre, malheureusement encore non publiés, ma soeur a écrit des scénarios de films…
Il y a toujours eu beaucoup de livres à la maison, mais ce ne sont pas vraiment mes parents qui m'ont donné le goût de lire - même si l'environnement y a sans doute été favorable - mais plutôt un professeur de Français, Jacques Guérif (qui est d'ailleurs le frère de François Guérif, éditeur chez Rivage). Il m'a non seulement transmis une certaine passion pour la lecture, mais aussi pour l'écriture. Et puis il y a eu la confiance et les encouragements de mes amis, de mon épouse…

Des auteurs de Fantasy comme Tolkien vous ont certainement influencé, mais pas seulement... Quels sont les autres écrivains qui vous ont marqué et donné envie d'écrire ?
A chaque âge j'ai eu des auteurs qui m'ont marqué et donné envie d'écrire. Adolescent, c'est sans aucun doute Stephen King qui m'a le plus touché, et c'est aussi lui qui m'a confirmé dans mon envie de devenir un écrivain professionnel. Ensuite, il y a eu de nombreux auteurs, pas nécessairement des auteurs de Fantasy, en effet... Aujourd'hui, l'auteur que je relis régulièrement et dont chaque roman continue de me bouleverser est Romain Gary, surtout pour les titres qu'il a signés sous le nom d'Emile Ajar...

Vous avez vécu avec votre épouse, qui est britannique d'origine, quelques années près de Canterbury. Qu'est ce que vous a apporté votre vie en Angleterre au niveau culturel ?
Une certaine aisance vis-à-vis des littératures de l'imaginaire. Les anglais sont bien moins complexés que les Français quand il s'agit d'écrire des romans de genre, ce qui a sans doute facilité l'émergence d'auteurs comme Tolkien ou J.K Rowling.

A votre retour, vous avez fondé avec votre ami Alain Névant le magazine " Science-Fiction magazine "... Comment êtes-vous arrivé dans le milieu du journalisme ?
J'ai presque toujours voulu être écrivain, et j'ai vite compris qu'il était plus sage de commencer par le journalisme, un milieu ou l'on gagne plus rapidement sa vie que dans celui de l'écriture de fiction. En rentrant d'Angleterre, j'ai découvert qu'il n'existait pas de magazine spécialisé sur la SF en France, et j'ai eu envie, assez naïvement, d'en créer un. L'aventure est allée beaucoup plus loin que je l'avais imaginé, même si les difficultés financières du magazine et l'envie de me consacrer au roman ont fini par m'éloigner du journalisme.

Le choix de Bragelonne, spécialisée en Fantasy, comme maison d'édition s'est-il imposé de lui-même ?
En réalité, en écrivant la Moïra, j'avais Stéphane Marsan en tête, en tant qu'éditeur. Il était à l'époque aux éditions Mnémos, qu'il avait créées, et où il a fait un travail remarquable pour permettre à la Fantasy française de se développer. Mais suite à de sérieux problèmes internes, Stéphane Marsan a décidé de quitter Mnémos et de créer une nouvelle maison d'édition. Mes anciens collègues (et néanmoins amis) de " SF-Mag " ayant de leur côté quitté le magazine, toute cette équipe s'est retrouvée pour créer Bragelonne, et c'est donc avec un grand bonheur que j'ai pu publier cette trilogie de Fantasy chez des gens pour qui j'ai toujours eu beaucoup d'estime.

Des liens se sont tissés également entre les auteurs de chez Bragelonne…
Nous sommes tous en effet assez proches pour plein de raisons. D'abord parce nous sommes en quelques sortes les " enfants ", justement, de Stéphane Marsan. Nous sommes à peu près tous de la même génération, avons à peu près tous un parcours identique d'un point de vue des goûts et des envies, et en même temps, des façons très différentes d'écrire et de concevoir l'écriture. Nous nous voyons régulièrement lors des festivals ou conférences, et Bragelonne organise souvent des petites fêtes qui renforcent ces liens. Parfois, il y a même des projets d'écriture collective qui voient donc tout naturellement le jour.

Il semble que votre femme soit une aide précieuse dans l'élaboration de vos romans, notamment dans la création du personnage d'Aléa, une petite fille, héroïne de " La Moïra"…
Oui, mon épouse est ma première lectrice pour presque tous mes romans, elle est très objective et me soumet des critiques fort constructives, ce qui est très précieux ! Pour Aléa, en effet, je voulais que mon héroïne féminine soit crédible, et elle s'est alors montré très perspicace et m'a fait corriger quelques erreurs bien masculines.

Le roman fantastique semble retrouver une nouvelle jeunesse en France. A-t-il cependant, selon vous, la place qu'il mérite dans le milieu de la littérature souvent plus réaliste et intimiste (comme Claudel ou Houellebecq) ?
De tout temps, il y a toujours eu et il y aura toujours un grand écart médiatique entre la littérature populaire, d'aventure, et une littérature plus " intimiste ". Je crois que les deux doivent exister, qu'elles peuvent parfaitement cohabiter, parce qu'il en faut pour tous les goûts. La littérature " blanche ", ou intimiste, se vend - à court terme - plus difficilement que la littérature populaire, c'est donc sans doute un bien qu'elle bénéficie d'une plus grande audience médiatique. Et je comprends parfaitement que les journalistes aient plus à dire sur un roman intimiste que sur les aventures rocambolesques de mes personnages.
Je crois qu'on en rajoute beaucoup sur l'opposition entre les différents types de littérature, car entre eux, les auteurs savent - pour la plupart - que chacun a sa place dans le monde de l'édition, et il y a finalement bien plus de respect qu'on le dit entre les différents auteurs, même de genres très opposés. Bien sûr, il y a quelques intégristes qui, par provocation sans doute, ne se mêlent pas aux auteurs de tel ou tel milieu, mais globalement, cela se passe plutôt bien. Je reviens d'un salon à Romans où tous les genres étaient mélangés, et après quelques verres de vin, nous finissons toujours par nous entendre !

Vous vous entendez également très bien avec vos lecteurs grâce surtout à Internet. Ces échanges agissent-ils directement ou indirectement dans l'écriture de vos romans ?
Je ne pense pas que ces échanges agissent sur l'écriture de mes romans. L'élaboration et le choix de mes histoires sont des choses très personnelles, et il est difficile de savoir distinctement ce qui les influence. En revanche, ce lien avec mes lecteurs agit sur ma vie d'écrivain, en la rendant plus chaleureuse. Mon métier est un métier solitaire, et le contact que j'ai avec mes lecteurs m'empêche tout simplement de m'enfermer dans cette solitude. De façon plus générale, j'aime les gens, profondément, et j'ai toujours eu besoin d'échanges, de dialogues. Mes lecteurs m'offrent beaucoup, et c'est un plaisir de me rendre disponible par le biais d'Internet ou des différents salons et festivals auxquels je me rends.

Votre première trilogie a eu un succès considérable (250 000 exemplaires toutes éditions confondues). En parcourant votre forum, on s'aperçoit qu'une grande partie de vos lecteurs sont des adolescents... Etait-ce le public visé au départ ?
Il faut considérer que si les adolescents sont particulièrement représentés sur le forum, c'est aussi parce que c'est un moyen d'expression qui leur correspond, et qui est bien plus utilisé par cette génération… J'ai des lecteurs de tous âges, mais il est certain que pour mes deux trilogies de Fantasy, il y a une proportion d'adolescents assez élevée. C'était en partie ce que je cherchais, mais j'ai rapidement été étonné par le nombre de lecteurs assez jeunes qui sont entrés dans ces univers. Quand on dit que les jeunes ne lisent pas, cela me fait doucement rigoler ! Je crois au contraire qu'ils lisent beaucoup !

Comment appréciez-vous ces rencontres avec ces jeunes ?
C'est toujours un plaisir, parce qu'ils sont sincères, directs, enthousiastes. L'adolescence a été, pour moi, le moment le plus fascinant de ma vie. Je ne l'oublie pas, et je regarde les ados avec beaucoup de respect, peut-être aussi un peu d'envie.

Ils sont donc les premiers récepteurs des messages de paix qui apparaissent dans vos livres…
Peut-être. Mais ces messages s'adressent à tous ceux qui veulent bien les lire ! C'est vrai que les lecteurs les plus jeunes sont souvent les plus enthousiastes, mais j'espère bien que la question du " vivre ensemble " concerne aussi les adultes !

Avez-vous déjà envisagé de vous lancer dans la littérature jeunesse ?
Pas de façon si claire, non. Je suis toutefois en train d'adapter La Moïra pour une édition jeunesse en six volumes que Le Livre de Poche commencera à publier en avril 2006. Mais j'ai trop de projets de romans adultes pour songer, pour le moment, à faire de la littérature jeunesse.

Pourquoi avoir choisi de passer de la Fantasy au thriller ?
À ce moment de ma carrière, en tant qu'auteur, je me sens plus à l'aise avec des romans contemporains (pas nécessairement du thriller, d'ailleurs) que de l'imaginaire médiéval, et c'est pour cette raison que je fais aujourd'hui ce choix, qui n'est sûrement pas définitif. J'ai d'ailleurs en prévision un roman historique, situé pendant la Commune de Paris, pour les éditions Bragelonne.

Est-ce pour toucher un plus grand public que vous avez été réédité chez France Loisirs ?
C'est bien un souci de toucher un public plus large, et différent de celui qui se rend dans les librairies traditionnelles. Une bonne partie des lecteurs clubs n'ont pas le temps ou la possibilité géographique de se rendre dans des grandes librairies, et c'est donc une chance de pouvoir rencontrer ces lecteurs grâce à France Loisirs ou au Grand Livre du Mois (mes romans sont publiés chez les deux).

Quelle a été votre réaction lors de la sortie du " Da Vinci Code " de Dan Brown, écrit après le " Testament des siècles " et cependant similaire sur certains points ?
D'abord une énorme frustration, puis une certaine jalousie assez légitime, quoique bien infantile... Mais avec le recul, ce sont des choses qui arrivent, les auteurs ont souvent des idées très proches au même moment, parce que nous puisons dans l'inconscient collectif, dans l'air du temps, dans une culture commune de plus en plus internationale. Il paraît que les hommes préhistoriques ont découvert le feu à peu près au même moment à différents endroits de la planète ! Et puis il faut être honnête, bien que j'aie écrit mon roman avant le " Da Vinci Code ", le succès de ce dernier a eu un effet positif sur la médiatisation du mien, en France comme à l'étranger, alors je ne vais pas me plaindre !

Vous avez également édité chez Livrior, " La dame de la forêt ", un livre audio. En plus de la voix d'Emmanuel Michalon, un univers sonore propre au récit fantastique réellement envoûtant a été crée. Comment vous êtes-vous impliqué dans ce projet ?
Je ne me suis pas du tout impliqué, mais j'ai été très heureux du résultat ! C'est l'éditeur Livrior qui a fait tous les choix, et j'ai découvert le disque au fur et à mesure avec enthousiasme, tant pour l'environnement sonore que pour la voix de Michalon, qui colle à merveille à ma nouvelle. À vrai dire, je trouve la version audio meilleure que la nouvelle que j'ai écrite !

Le son, la musique a une place très importante dans votre vie d'écrivain, mais pas seulement... De 15 à 26 ans, vous avez enchaîné les groupes de Rock et Hard Rock. Quels groupes vous influençaient à l'époque ?
La musique est en effet au centre de ma vie, tout autant que la littérature. Je joue dès que je peux sur mon piano, mon orgue Hammond, mes synthés, ma guitare, ma batterie... Malheureusement, je n'ai plus beaucoup de temps entre l'écriture et mes enfants, et j'ai donc dû réduire considérablement le temps que je peux consacrer à la musique. Mais je ne la laisse pas de côté.
Les groupes qui m'ont le plus influencé quand j'étais ado étaient Deep Purple et Marillion. Aujourd'hui, mes horizons musicaux se sont beaucoup élargis, et si j'écoute toujours du rock progressif (Dream Theater, Flower Kings, Spock's Beard...), je me suis aussi ouvert au jazz et à la chanson française.

Quels souvenirs gardez-vous de ces années rock ?
D'excellents souvenirs ! Du pur délire, des concerts dans tous les sens, avec les moyens du bord, des heures et des heures enfermés dans des studios de répétition, de bonnes rigolades. La scène me manque énormément, mais je sais que j'y reviendrai un jour!

Après sept ans de retraite musicale, quelle est votre vision du milieu aujourd'hui ?
À peu près la même, bien que j'aie l'impression que tout soit devenu plus éphémère, les groupes naissent et meurent bien plus rapidement qu'avant, mais cela témoigne aussi d'une certaine vitalité. Toutefois, la " crise " que traverse l'industrie du disque a des conséquences bien tristes, certains artistes - et non des moindres - ont bien du mal à convaincre les maisons de disques à produire correctement leurs albums, et je suis impatient de pouvoir entendre un nouvel album de Jacques Higelin, par exemple.

L'écrit, le son et pourquoi pas l'image ? (Courts-métrages par exemple)
J'ai écrit plusieurs scénarios de courts-métrages par le passé, et je travaille depuis un an sur un nouveau court que je tiens cette fois à réaliser moi-même. Mais mon métier principal reste le roman, et j'évite de plus en plus de m'en écarter, car je manque toujours de temps. Ceci dit, je suis cinéphile et passionné par le langage filmé, et il ne serait pas étonnant qu'un jour ou l'autre je participe à un projet de film plus ambitieux. Je parle depuis quelques temps avec Marc Jolivet d'un projet qui irait dans ce sens, nous avons tous deux envie de collaborer sur un film, mais cela reste un projet très lointain.

L'adaptation d'un de vos romans est-elle à prévoir ?
Cela arrivera sans doute un jour. Je suis régulièrement contacté par des producteurs, de cinéma et de télévision, mais à ce jour, rien n'a vraiment abouti, et je n'ai pour le moment pas le temps de me consacrer à l'écriture d'un scénario de long-métrage. Le " Testament des siècles " a suscité l'intérêt de quatre maisons de production, mais rien de concret n'a encore été décidé. Il n'y a pas le feu. Ce qui doit se faire se fera, comme dirait justement Higelin.

Un film fétiche ?
J'en ai beaucoup ! Et dans des genres très variés ! Cela va des Sept Mercenaires à Magnolia, en passant par l'intégralité des films d'Oliver Stone et une bonne partie des Woody Allen... J'ai aussi un grand faible pour les comédies musicales, tout autant la vague américaine de l'époque de Stanley Donen que le très fleur bleue Les Demoiselles de Rochefort, devant lequel je me régale régulièrement.

Dans une news de 2003, vous avez réagi à la menace qui pesait sur les intermittents du spectacle. Quel est votre sentiment face à ce problème aujourd'hui ?
Le statut d'intermittent du spectacle, tout comme celui d'écrivain, est un statut très précaire, et je pense qu'il est important de sensibiliser le public sur ces sujets. En tant qu'écrivain, je dois cotiser chaque année aux AGESSA, pour un montant qui n'est pas négligeable, et pourtant, je n'ai pas d'assurance chômage. Comme si écrire n'était pas " un vrai métier ". Il faut donc espérer que mes romans continueront toute ma vie d'intéresser les éditeurs. Les intermittents ont un régime spécifique, dans lequel il y a parfois des abus, mais la plus grande partie d'entre eux sont dans des situations réellement délicates, et nous ne pouvons les laisser sans aide. J'ai une vision de la société où l'entraide, par le biais de l'état, doit prévaloir sur l'individualisme. Je dois être un peu fou…



- © 2006 Henri Loevenbruck - Photo accueil © Philippe Matsas agence Opale - Conseils pour l'écriture