Réussir son premier roman – VIII : La Bible et le plan

LA DOCUMENTATION

Une fois la première version de votre synopsis achevée, je vous conseille fortement de rédiger une « bible ». Pour ce faire, la documentation est quasiment indispensable. Elle peut-être minimaliste et inconsciente (ne passe-t-on pas sa vie à se documenter sur soi-même et autrui ?), ou elle peut être acharnée (c’est souvent le cas dans la littérature de genre). Mes romans L’Apothicaire, Le Mystère Fulcanelli ou J’irai tuer pour vous m’ont, par exemple, demandé des années de recherche !
Dans le cas où elle est acharnée, elle peut s’avérer à la fois salvatrice et dévastatrice. Un roman où le lecteur sent trop la documentation à travers le texte est souvent indigeste (une mauvaise utilisation de Wikipedia, par exemple, peut devenir catastrophique). La plupart d’entre nous est passée par là dans ses premiers romans : on a passé tant de temps à se documenter qu’on se croit obligé de tout mettre dans le récit, ce qui donne souvent de longs et lourds passages didactiques des plus désagréables… Il est primordial de ne garder que l’essentiel, de ne pas perdre de vue son récit, et de prendre le temps de digérer toutes les informations que l’on a réunies pour les intégrer le plus naturellement possible à son histoire, sans l’alourdir.
L’objet d’une bonne documentation est double : inscrire le récit dans un contexte crédible, riche, profond, mais aussi, éventuellement, offrir au lecteur le plaisir de découvrir un univers ou un sujet qu’il ne connaît pas forcément. Voltaire disait : «  Il faut savoir s’instruire dans la gaieté. Le savoir triste est un savoir mort. L’intelligence est joie. », et cette phrase à elle seule pourrait résumer ce que doit être un bon roman : un texte dont le lecteur peut tirer quelque enseignement (fût-il philosophique, historique, scientifique…) tout en se divertissant.
Le but de la documentation n’est pas d’écrire un essai, mais de donner du corps à son récit. Parfois, il suffit d’un petit rien pour donner ce niveau de crédibilité essentiel à son histoire. Mais souvent, l’auteur n’obtient ce petit rien qu’après s’être beaucoup documenté. C’est à lui, et non pas au lecteur, de trier le bon grain de l’ivraie.
Il suffit parfois d’être très précis sur un ou deux petits détails pour que le lecteur ait le sentiment que l’auteur sait de quoi il parle, sentiment suffisant (et essentiel) pour être plongé dans un univers réaliste.

LES BONNES SOURCES

Personnellement, pour mon travail de documentation, je privilégie toujours deux sources : les bibliothèques et les spécialistes, et je me méfie beaucoup de Wikipedia ou des sites personnels… Certains peuvent être excellents, mais beaucoup sont truffés d’erreur, et Wikipedia en tête (anecdote : pendant des mois, ma fiche Wikipedia indiquait que j’étais autrichien ! Euh… Ah bon ???).
Les bibliothèques ont le double avantage d’être, par définition, très fournies en documentation et d’offrir un cadre de travail très agréable pour l’écrivain. C’est souvent un havre de paix, où l’on n’est pas dérangé par le téléphone, par le bruit, par les siens, et où les tentations (pires ennemis de l’auteur) sont absentes : pas de télévision, pas de console de jeux, pas de copain qui passe boire un verre, etc…
Interviewer des spécialistes (avocat, historien, flic, médecin…) représente un avantage non négligeable : comme on choisit ses questions, on va directement à l’essentiel. Plutôt que de devoir lire trois livres sur un sujet pour en tirer la substantifique moelle, on obtient directement ce que l’on cherche. C’est souvent un gain de temps remarquable, et il n’est pas rare même de trouver de nouvelles idées au cours de ces échanges. Vous serez étonnés de découvrir combien les gens sont prêts à faire partager leur savoir, et il est bien plus facile qu’on le croit d’obtenir des entrevues avec des spécialistes, à condition bien sûr de ne pas arriver les mains dans les poches, et d’avoir préparé son entretien.
Internet est, on s’en doute, un outil à la fois merveilleux et diabolique. L’attitude de l’écrivain face à l’information qu’il peut trouver sur le net doit être celle du journaliste : il faut multiplier les sources, les confronter, car on y trouve le pire et le meilleur. Il y a toutefois un véritable bijou sur Internet : Gallica, le site de la BNF, ainsi que d’autres sites comme Google books, Le Projet Gutenberg, ou Persée, où l’on peut trouver de nombreux ouvrages numérisés qui, en plus de vous éviter de vous déplacer jusqu’à une ou plusieurs bibliothèques, permettent souvent d’utiliser des fonctions de recherche intégrées.
Très souvent, la documentation ne sert pas seulement à enrichir le corps du récit, mais aussi à vous amener vers de nouvelles idées. En effet, comme, à l’évidence, elle a lieu avant la rédaction de votre roman, il n’est pas rare que, en vous documentant, vous tombiez sur une idée nouvelle, qui vient modifier votre premier synopsis. Il est préférable, d’ailleurs, que cette modification ait lieu maintenant, avant la rédaction, plutôt qu’après…

REDIGER SA BIBLE

La bible est, pour moi, un document complémentaire au synopsis ; il est celui dans lequel je résume tout ce que ma documentation m’a apporté et qui va me servir dans mon roman, et dans lequel je développe la toile de fond, l’univers de mon histoire. C’est un document vers lequel vous allez pouvoir revenir régulièrement au cours de votre écriture, une sorte de pense-bête géant, que vous pouvez même enrichir au fur et à mesure de la rédaction de votre livre.
Certaines de mes bibles sont des documents assez courts, d’autres font plusieurs dizaines de pages, surtout quand elles servent à plusieurs tomes d’une même série. En général, j’y développe les trois points suivants :

Les personnages principaux : pour chacun d’entre eux, je m’applique toujours à les « connaître » avant de les décrire. À l’évidence, il est important d’avoir une idée précise de l’apparence physique de vos personnages, mais cela ne suffit pas. Il m’arrive de « savoir » sur mes personnages des choses dont je ne parlerai même pas dans le roman. Qui étaient leurs parents ? Où sont-ils nés ? Qu’aiment-ils ? Quelles sont leurs blessures ? Pour qu’un personnage ait de l’épaisseur, il faut que vous lui en ayez donné au moment de sa conception. Pour qu’il soit « humain », il faut qu’il soit aussi complexe que l’est une personne authentique.
La rubrique des personnages principaux doit aussi prévoir l’arc narratif que va suivre le personnage au cours du roman : les conflits internes ou externes qu’il va devoir affronter, ses défis, et leur résolution. Il est intéressant de réfléchir, à l’avance, à ce qui va transformer votre personnage, quelle va être son initiation…
Pour moi, ce qui fait la force d’un livre, ce n’est ni son genre, ni son contexte. Ce sont les personnages. Plus ils sont profonds, crédibles, vivants, plus votre roman – à mon avis encore une fois – sera fort. Il ne faut pas hésiter à fouiller le passé de vos personnages, à savoir ce qui va motiver leurs choix. N’hésitez pas à vous inspirer de gens que vous connaissez…

Le contexte historique : votre roman n’a pas besoin d’être situé dans le passé ou le futur pour que vous ayez besoin de réfléchir à son contexte historique, et il peut être important de développer une chronologie dans votre bible. À l’évidence, cela devient capital quand vous écrivez un roman historique, fût-ce dans un passé proche ou lointain. Quels sont les événements historiques (réels, ou même imaginaire) auxquels votre personnage est confronté ? Selon l’impact de ceux-ci sur votre roman, vous pourrez être amené à étudier ceux-ci en profondeur, et garder dans votre bible une trace de ce que vous avez trouvé en vous documentant est souvent capital.

Les lieux et l’univers : à titre personnel, j’essaie chaque fois que possible d’aller visiter les principaux lieux que je vais décrire dans mes livres, et je prends de nombreuses notes lors de ces visites de reconnaissance. Quand la chose n’est pas possible, je me documente. N’oubliez pas que vos personnages vont avoir besoin de s’incarner dans un espace crédible, réaliste. N’oubliez pas non plus que, parfois, les lieux eux-mêmes deviennent des personnages ! Mieux vous aurez préparé leur description, plus vous leur donnerez de caractère ! Il n’est pas rare que je passes des jours à me documenter sur un lieu avant de le décrire, comme la bibliothèque Sainte-Catherine du Sinaï dans L’Apothicaire, ou le Beyrouth des années 1980 dans J’irai tuer pour vous. Dans ma bible, je prends des notes précises sur leur architecture, leur état au moment de mon récit, les couleurs, les odeurs, les sons… Plus vous en saurez sur les lieux que vous décrivez, plus vos lecteurs s’y sentiront plongés !
N’oubliez pas que la chose s’applique aussi pour des romans fantastiques, de science-fiction ou de Fantasy ! Ce n’est pas parce que c’est vous qui inventez les lieux que vous ne devez pas les connaître à l’avance ! Le travail est alors un peu différent, ce n’est plus de la documentation, mais de la création. Il n’en reste pas moins que mes bibles pour La Moïra ou Gallica étaient au moins aussi épaisses que celles de mes romans historiques…

LE PLAN DÉTAILLÉ

Une fois mon pré-synopsis et ma bible terminés (encore que la bible est souvent un document en perpétuelle mutation), je m’attaque au plan détaillé de mon roman. Encore une fois, beaucoup d’auteurs sautent cette étape, et ne font pas pour autant des livres moins bons ! C’est un choix personnel, qui me permet de savoir précisément où je vais, et donc de me concentrer davantage sur le style au moment de la rédaction. Il n’empêche que, pour un premier roman, je ne saurais trop vous conseiller de passer par cette étape, qui vous évitera sans doute quelques écueils.
Mes plans varient entre trois et quinze pages, en moyenne. Il s’agit de la liste intégrale de tous les chapitres, et du résumé de ce qu’il se passe dans chacun d’entre eux. C’est, pour moi, une étape capitale, et peut-être même la plus importante, car c’est celle où je peux travailler en profondeur l’ossature de mon livre, la modifier, l’améliorer, la rendre plus efficace, plus surprenante, et il est bien plus facile de modifier la charpente d’une maison avant qu’elle soit construite, plutôt que de devoir refaire toute la maison si on décide de la transformer trop tard…
Petite astuce : quand j’utilise plusieurs points de vue narratif dans mon livre (c’est-à-dire que l’histoire ne suit pas le point de vue d’un seul personnage, mais de plusieurs), j’assigne à chacun de ces points de vue narratifs une couleur, ce qui me permet de juger de l’équilibre de mon plan, en le regardant de loin…
Le rythme est, pour moi, un élément majeur dans l’écriture. Et à tous les niveaux. Le rythme de la phrase, le rythme de l’intrigue, le rythme du chapitre, et le rythme du roman dans sa globalité. Bref, il faut soigner cet aspect purement technique de l’écriture. Comme un conteur qui doit capter l’attention de ses auditeurs, l’écrivain doit retenir celle de ses lecteurs. Parfois, on a le don inné du rythme, cela vient tout seul. Ce n’est pas mon cas. La solution réside alors dans l’élaboration précise de ce plan détaillé. Personnellement, je passe plus de temps à préparer mes romans qu’à les écrire. Je réfléchis pendant de longs mois à leur structure, à la façon de présenter l’intrigue, de la construire.

Je vous livre ici, pour l’exemple, le début du plan que j’ai utilisé pour mon roman J’irai tuer pour vous, afin de vous donner une idée du niveau de détail dans lequel j’entre à cette étape. Vous remarquerez aussi les couleurs assignées aux différents points de vue.

LIVRE PREMIER : « EL FURIBUNDO »

1. 7 juin 1985, Argentine : Dernière mission de Marc comme mercenaire. La mission finit mal (il sauve une petite fille et sa mère alors qu’il n’était pas là pour ça – la mère se fait tuer par leurs poursuivants). Il s’enfuit…

2. 7 décembre 1985, Paris : Attentats du Printemps et des Galeries Lafayette. Partie 1 (on suit le point de vue d’un personnage médecin).

3. Carnet Masson n°1 : 12 ans, Bolivie, scène de la mort du cheval de son grand-père, premier contact de Marc avec l’acte de tuer. La scène commence par « Je m’appelle Marc Dasson et je suis un assassin….»

4. 7 décembre 1985, Paris : Attentats de Paris, partie 2

5. 8 décembre1985, Montevideo : Des mois après sa mission ratée en Argentine, Marc s’est enfui et a trouvé du travail à Montevideo, usine de trafic de viande. Il entend parler des attentats en France. Le portail de son entrepôt est de nouveau cadenassé (son patron ne paye plus le loyer). Marc roué de coup par les ouvriers du propriétaire. Il perd connaissance…

6. 8 décembre 1985, Paris : Olivier Dartan, de la DGSE, assiste à une réunion de crise place Beauvau. Les différents services n’ont aucune piste. Dartan, plus malin que les autres, évoque toutefois les otages au Liban et donc Eurodif…

7. Carnet Masson 2 : 13 ans, accident du père à Lorient : Marc et sa sœur l’apprennent en rentrant de l’école.

8. 8 décembre 1985, Paris : Rencontre entre « Ali » et « Abdel » dans le sous-sol d’un restaurant du 18e, pour structurer la logistique des prochains attentats. Abdel demande à Hassan de recruter de nouveaux membres à Paris…

9. 8 décembre 1985, Montevideo : Marc se réveille dans le caniveau deux cents mètres plus loin…  Il n’a plus rien, plus de papiers, plus d’argent… Sauvé par un prêtre qui l’héberge dans son église.

ETC…