Le Testament des siècles, l’entretien.

Entretien avec Henri Loevenbruck au sujet du Testament des siècles,
par Virginie Pelletier

Combien de temps avez-vous mis à écrire Le Testament des Siècles?

J’ai mis un peu plus de trois ans à le concevoir et à l’écrire. Les nombreux détails historiques ont nécessité un gros travail de recherche, d’autant que, oserai-je l’avouer, je n’écoutais pas grand-chose en cours d’histoire quand j’étais à l’école et j’ai de sérieuses lacunes ! Si seulement j’avais cru à l’époque, comme nous le certifiaient parents et profs, que ça pourrait me servir un jour ! Si seulement j’avais su que ces vieux fous avaient parfois raison…
Heureusement, j’ai été un peu aidé au tout début de mes recherches par un ami, Philippe Henrat, qui est conservateur général aux Archives Nationales, et qui a l’avantage à la fois de bien connaître l’Histoire et d’être passionné, comme moi, de roman d’aventure !

Quel a été le déclic, l’idée initiatrice ? Où avez-vous puisé votre inspiration ?

Après avoir écrit une trilogie dans un univers fantastique, j’avais très envie de me tourner vers le thriller investigatif, plus concret, plus proche de notre quotidien et de mon ancien métier de journaliste. J’ai d’ailleurs pu constater en écrivant ce roman que c’était un univers qui me convenait vraiment. J’ai pris beaucoup de plaisir à écrire Le Testament des Siècles, et ce n’est certainement pas le dernier thriller du genre que je compte écrire !
Mais le déclic pour le sujet précis de cette histoire, c’était la frustration que j’ai eue à la fin de plusieurs romans plus ou moins ésotériques qui se terminaient en queue de poisson : des romans dont l’action tout entière nous laissait attendre une révélation finale d’envergure et qui se terminaient pourtant par une fin ouverte, sans réel secret dévoilé… J’ai donc cherché pendant plusieurs années une idée de révélation presque « mystique ». Quelque chose qui puisse réellement appeler à réfléchir, à concevoir le monde autrement. Un jour, j’ai trouvé cette idée. Je me suis mis à écrire le lendemain.

Quelles sont vos influences littéraires (en général et par rapport à ce livre en particulier), vos auteurs fétiches ?

J’ai découvert la lecture sur le tard, à la fin de l’adolescence, et j’ai alors dû rattraper tout mon retard. Je suis donc devenu pendant quelques années un lecteur compulsif, goûtant à tout, avant de me consacrer, en tant que journaliste, au roman fantastique et à la science-fiction. A présent, mes lectures sont plutôt des essais, des documents qui me servent pour mes romans, et je lis beaucoup la presse. Mais avec le recul, je crois que les auteurs qui m’ont le plus marqués sont les auteurs de romans d’aventure, Dumas, Jules Verne, Dickens, ou Stephen King, et mon père spirituel, Romain Gary… 
Dans Le Testament des Siècles j’ai adressé quelques clins d’œil à Umberto Eco et Arturo Perez Reverte, pour qui j’ai beaucoup d’admiration… En essayant toutefois de rester très personnel. Le message de mon roman, si je puis dire, est quelque chose de très intime…

Pourquoi vous êtes-vous attaqué à un sujet aussi délicat (souvent traité et très populaire auprès du public) que les secrets de la religion catholique ?

J’ai été élevé par des parents croyants et pratiquants, et ma mère a grandi dans une famille chrétienne assez traditionnelle, voire traditionaliste. J’ai donc eu le droit au parcours habituel du bon petit catholique, baptême, communion, confirmation, messe tous les dimanche, etc… Pourtant, un peu après vingt ans, j’ai non seulement perdu la foi mais j’ai en plus commencé à ressentir un certain malaise vis-à-vis de l’Eglise. J’ai eu au départ beaucoup de mal et de mauvaise conscience à me détacher de l’image idyllique de l’Eglise Catholique que m’avait transmise cette famille mais, au fur et à mesure de mes lectures historiques, de mes réflexions, mais aussi de certains constats terribles, ce malaise s’estconfirmé.
Toutefois, quelque part, il m’est toujours resté une phrase essentielle dans l’enseignement chrétien que j’avais reçu. Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Un message vieux de deux mille ans qui, je l’espère, me guide encore chaque jour. J’essaie de ne pas l’oublier.
Je vis donc dans un paradoxe, un rejet pour toute une partie de l’histoire de l’Eglise Catholique, une perte de foi en l’existence d’un dieu, mais aussi une fascination pour les principaux messages du Christ. Et j’ai beaucoup de respect pour certains (rares) prêtres avec lesquels je suis resté en contact – notamment ce curé vietnamien qui apparaît dans Le Testament des Siècles– et avec lesquels je partage certaines idées bien que la foi nous sépare…
J’ai donc voulu comprendre et partager ce paradoxe. Comprendre comment l’Eglise a pu si souvent s’éloigner de ce simple message d’amour. Où est l’amour du prochain dans les Croisades ? Où est l’amour du prochain dans le massacre des Cathares ? Où est l’amour du prochain dans l’Inquisition ? La Saint-Barthélemy ? Dans les affrontements que connaît encore l’Irlande aujourd’hui ? Où est l’amour du prochain dans le discours d’extrême-droite que l’on entend de plus en plus souvent chez certains catholiques assidus ? Comment justifier le faste de Rome pendant qu’en Amérique du Sud ou en Afrique de simples croyants crèvent de faim ? Comment justifier les sommes faramineuses qui circulent sur les comptes de la banque du Vatican alors que certains curés de campagne peuvent à peine entretenir les Eglises trop nombreuses dont ils ont la charge ?
Au début du roman, le héros, un ancien toxicomane, dit que nul ne peut haïr la cocaïne autant que celui qui l’a jadis tant aimée. Il en est un peu de même pour la religion. Nul n’est sans doute aussi critique envers elle que celui à qui on l’a jadis imposée… Et je n’utilise pas le verbe imposer à la légère. Baptiser un enfant à la naissance, avant qu’il ne sache même parler, le faire entrer de force dans une communauté qui ne devrait pourtant être qu’une affaire de conviction personnelle, cette idée m’a toujours dérangé, dans toutes les religions… J’estime que la religion est une affaire de quête spirituelle, elle doit être un choix personnel, réfléchi, et non pas un devoir.

Rapprochons-nous un peu du texte : qui sont vos personnages ? Y a-t’il un peu de vous en eux (on ne peut s’empêcher de penser que ce scénariste, c’est un peu vous…) ?

J’ai à ce jour écris cinq romans, et je me rends compte que chaque fois, ce n’est jamais le personnage principal qui me touche le plus. Je ne saurais l’expliquer, mais il y a toujours quelque chose de plus profond, de plus personnel, dans les personnages secondaires. Peut-être parce que je crois qu’il faut toujours fouiller derrière la surface pour trouver le cœur des gens.
Mais il y a bien sûr un peu de moi dans les deux personnages principaux du Testament des Siècles, ce scénariste paumé et cette journaliste survoltée. J’ai été un journaliste survolté, et je suis un scénariste un peu paumé ! Stephen King disait que si la plupart de ses héros étaient écrivains ou profs, c’était parce qu’il parlait dans ses livres de ce qu’il connaissait le mieux. Or, il ne connaît rien mieux que la vie d’un écrivain ou d’un prof…

La relation entre La Joconde et Melencolia a-t-elle un fond de vraisemblance ? 

De vraisemblance oui, de vérité, peut-être pas. Mais le lien entre De Vinci et Dürer, en revanche, me semble évident, voire primordial. Je crois qu’ils avaient tous deux une quête commune : l’harmonie secrète des choses, le mélange entre l’art et les sciences, entre la beauté et les mathématiques. La science avait à leur époque quelque chose de fort romantique, quelque chose de très proche du fameux merveilleux scientifique… Du romantique au romanesque, il n’y a qu’un pas. Quant à savoir s’ils se sont ou non rencontrés, le mystère reste entier.

Quelle est la part de vérité dans l’existence de la pierre de Iorden, dans Acta fidei ? Est-ce uniquement le fruit de votre imagination ?

Je ne crois pas à l’imagination pure. Toutes les idées, même les plus inventives, s’inspirent toujours de quelque chose d’autre. Comme le disait ce bon vieil Anaxagore, rien ne se crée, rien ne se perd, mais tout se mélange et se dissocie à partir de ce qui est… La Pierre de Iorden est une invention assez tirée par les cheveux, je dois l’avouer, mais elle se base sur de nombreux faits réels dans la vie du Christ… Quant à Acta Fidei, ce groupe religieux quasi mafieux fait écho à certaines organisations proches du Vatican que les lecteurs auront peu de peine à reconnaître !

L’univers de votre livre est très proche de celui de la BD, ne serait-ce que par le sujet abordé. Je trouve par exemple que Sophie ferait une formidable héroïne de Bilal, au moins physiquement. Est-ce un monde qui vous attire ? Vous a t-il inspiré ?

Je ne pense pas que la BD m’ait directement inspiré (contrairement à la littérature ou au cinéma) car je dois avouer que j’en lis très peu. Non pas par goût, mais parce que la BD me pose un problème d’ordre cérébral, si je puis dire. J’ai honte, mais mon cerveau, comme celui de Bill Gates, est monotâche, ce qui signifie que je suis incapable de lire du texte et de regarder des images en même temps. C’est terriblement gênant ! Par exemple, j’ai beau être bilingue français-anglais, je ne peux pas m’empêcher de lire les sous-titres dans un film, qu’ils soient anglais ou français. Bref, quand je lis une BD, c’est une véritable souffrance, car mon cerveau peine à passer du mode texte au mode image en si peu de temps et si souvent. En gros, je préfère soit lire un livre, soit regarder des tableaux… C’est un peu idiot, je l’admets. Je suis toutefois bien sûr sensible à des auteurs de BD comme Moebius, Bilal ou Massimiliano Frezzato, ce dernier étant particulièrement riche en image et pauvre en texte… 
En effet toutefois, je crois que Sophie, la journaliste du Testament des Siècles, aurait pu être dessinée par Bilal. Quand j’ai créé ce personnage – je le dis d’ailleurs dans le roman – je ne sais pas pourquoi, j’avais un visage très précis en tête : celui de Mia Wallace, le personnage joué par Uma Thurman dans Pulp Fiction. Et ce regard noir, cette peau blanche, cette coupe carrée, oui, vous avez raison, on dirait presque du Bilal !

Votre texte est très rythmé, et les dialogues incroyablement vivants. Avez-vous, en tant que scénariste, pensé à une éventuelle adaptation télé ?

J’ai une façon d’écrire mes romans qui se rapproche beaucoup de l’écriture scénaristique, sans doute parce que mes maîtres en matière d’écriture ne sont pas uniquement des écrivains mais aussi des cinéastes, comme Oliver Stone, Scorcese, Polanski ou Paul Thomas Anderson. Dans mes précédents romans, je n’ai pas une seule seconde pensé à une quelconque adaptation. Mais il est vrai que pour Le Testament des Siècles, au fur et à mesure que j’écrivais, les images se formaient toutes seules dans ma tête, comme si c’était un film qui se jouait en moi et que je devais le transcrire sur le papier…

Une idée pour le prochain livre ? Vos fans (dont je suis) veulent en savoir plus ?

Oui… J’écris en ce moment mon dernier roman fantastique pour les éditions Bragelonne, plus ou moins la suite de la trilogie de La Moïra, et ensuite je me consacrerai à nouveau au thriller. J’ai déjà une idée en tête, mais je ne peux pas trop en dire. Tout ce que je suis prêt à vous révéler, c’est qu’il sera question de schizophrénie !